Ni armes, ni violence et sans haine

Le 07/11/2025 0

Dans Sur une piste !!!

Pour cette troisième chronique de faits divers, moi l’inspecteur Robin, je vous emmène sur les traces de l’un des cambriolages les plus célèbres du XXᵉ siècle, survenu en 1976 à Nice. À la tête de cette opération audacieuse menée avec panache, se trouve Albert Spaggiari, un ancien militaire et photographe, qui organise le braquage de la Société Générale à l’aide d’un tunnel creusé depuis les égouts. Sans violence ni effusion de sang, le vol permet aux cambrioleurs de s’emparer de l’équivalent de plusieurs dizaines de millions d’euros. L’affaire fascine la France tant par son ingéniosité que par la personnalité extravagante de son auteur, notamment après son évasion spectaculaire du palais de justice. Elle reste un symbole du coup parfait, bien que l’enquête ait fini par démanteler le réseau impliqué.

Albert Spaggiari naît le 14 décembre 1932 à Laragne-Montéglin, un petit village des Hautes-Alpes. Orphelin de père très jeune, il est élevé par sa mère, qui refait sa vie à Hyères où elle tient un magasin de lingerie. Adolescent instable, souvent à la marge, il manifeste rapidement un tempérament aventureux et une certaine défiance envers l’autorité. Il est scolarisé à l'Institution Sainte-Marie de La Seyne-sur-Mer, mais à l’âge de seize ans, en fugue pour rencontrer le célèbre bandit sicilien Salvatore Giuliano.  Cherchant un sens à sa vie et un cadre plus rigide, il s’engage à 18 ans chez les Parachutistes, l’amenant à participer à la guerre d’Indochine. Blessé par deux fois, son courage lui vaut d’être décoré. Cette expérience militaire le marque profondément et lui inculque une rigueur tactique et un goût pour l’action clandestine.

Le 17 août 1954, il est condamné à cinq ans de travaux forcés pour un braquage en Indochine. En novembre de la même année, il quitte l'Indochine pour la France où il rejoint Marseille et sa prison des Baumettes. Pendant son séjour carcéral, il prend des cours de chaudronnerie et de soudure. En 1957, après deux remises de peine, il est libéré et s'installe à Hyères, où il rencontre sa première femme, Audi, une infirmière qu’il épouse civilement le 27 janvier 1959. Albert trouve un travail à la société Fichet-Bauche, fabricant de coffres forts à Dakar, au Sénégal. Il y fabrique des meubles métalliques et parfois ouvre les coffres à la perceuse ou au chalumeau pour les clients qui en ont perdu les clés. Albert reste dans cette ville jusqu'en mars 1960, puis il regagne la France en compagnie de son épouse.

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© APIC / GettyImages

À son retour, dans un contexte politique tendu autour de la guerre d’Algérie, Spaggiari se rapproche brièvement de l’OAS (Organisation de l'Armée Secrète), un groupe clandestin opposé à l’indépendance algérienne. Cela lui vaut un nouveau passage en prison dans les années 1960. Une fois libéré, il tente de se reconvertir et s’installe à Nice, où il ouvre en 1968 un petit studio de photographie dans le quartier Ferber. Il y mène une existence apparemment rangée, fréquentant la bourgeoisie locale et la mairie pour les photos de mariage, expliquant certains de ses contacts avec les élus locaux. Derrière son appareil photo, Spaggiari cache en réalité une fascination grandissante pour les coups spectaculaires, les opérations minutieusement préparées et non violentes.

Il mène néanmoins une vie calme, travaillant à son studio de photographie du 56 boulevard René-Cassin (à l'époque, rue de Marseille), à Nice et vivant dans une bergerie isolée dans les collines niçoises, proche du village de Bézaudun-les-Alpes. L'humble demeure est baptisée Les Oies sauvages, les « S » de la pancarte rappelant volontairement le symbole des SS, en l'honneur du chant de la Légion étrangère.  

Idéologiquement marqué par l’extrême droite, il se revendique d’une forme d’élitisme marginal, proche d’un certain romantisme du crime. Il lit beaucoup, notamment des ouvrages de stratégie, de philosophie, et s’imagine en gentleman cambrioleur moderne. Cette dualité, entre une façade respectable et une pensée criminelle méthodique, va trouver son aboutissement dans le braquage de la Société Générale de Nice, qu’il commence à planifier dès le milieu des années 1970. Spaggiari apparaît donc comme un personnage complexe : ex-soldat, militant politique, photographe et bientôt cerveau d’un des casses les plus audacieux de l’histoire criminelle française.

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© Faites entrer l'Accusé, France Télévision

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© Faites entrer l'Accusé, France Télévision

L'idée de s'attaquer à la Société générale de Nice lui vient un peu par hasard. Un ami conseiller municipal lui apprend au détour d'une conversation que la salle des coffres de l’agence située avenue Jean Médecin, n’est pas pourvue de système d’alarme. Les murs en béton d’1,80m d’épaisseur qui la ceinturent sont supposés garantir une sécurité majeure au site. En parallèle, à cette époque, Spaggiari, féru de littérature policière et de suspense, achève la lecture de Tous à l'égout, de Robert Pollock. Le roman raconte l’histoire d’un cambriolage de banque dans laquelle les malfaiteurs s'introduisent dans l'établissement en empruntant les égouts.

Spaggiari monte alors son coup comme une opération militaire et artisanale, préparée pendant des mois avec une attention extrême accordée aux détails plutôt que par un geste impulsif ; il organise des repérages répétés autour de l’agence afin de s’assurer des horaires d’ouverture et de nettoyage, des routines du personnel et obtient les  plans des canalisations. Deux ans avant le cambriolage, il loue un coffre dans l’agence, dans lequel il place un réveil programmé pour sonner la nuit, afin de s'assurer de l'absence de systèmes de détection sismique ou acoustique à l'intérieur de la salle des coffres. En parallèle, il commence à explorer les égouts en empruntant l'entrée située dans la partie canalisée du Paillon, fleuve couvert à partir du palais des expositions de Nice, qui rejoint, après deux kilomètres, les égouts de la ville.

Le résultat de ces travaux préparatoire achèvent de convaincre Spaggiari de la possibilité de réussir le coup. Il faudra pour ce là creuser un tunnel d'accès à partir de l'égout, exactement sous la plaque située au milieu de la rue Gustave-Deloye, à l'angle avec la rue Hôtel-des-Postes, jusqu'à l'intérieur de la salle des coffres. Il ne lui reste plus qu’à constituer son équipe. Pour celà, il se rapproche de deux malfrats, Alain Bournat et Francis Pellegrin, auxquels il confie la mission de recruter une équipe au sein du Milieu marseillais, alors dirigé alors par Tany Zampa.

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Plan supposé du casse     -     © AFP

Les travaux démarrent le 7 mai 1976 et s’avèrent titanesques. Pendant près de trois mois, avec parfois de l’eau jusqu’à la taille, une quinzaine d’hommes transportent près de 50kg de matériel (forêts, masses, burins, lances thermiques pour fondre le béton) à travers les égouts jusqu’au chantier. La construction du tunnel est méthodique : perçage, excavation progressive, aération, étayage pour éviter les effondrements d’un terrain fait de poudingue et de pierres et, autant que possible, contrôle des nuisances sonores. Il est réalisé en plusieurs séances nocturnes pour ne pas attirer l’attention, les ouvriers passant parfois plusieurs nuits à tenter de casser la même roche. Les déblais sont quant à eux évacués discrètement, camouflés et transportés par petites quantités.

A une semaine de la date fatidique, un événement imprévu va immobiliser le chantier plusieurs jours durant : la visite à Nice du Président de la République Valéry Giscard d’Estaing, vendredi 9 juillet 1976. Afin de ne pas prendre de risques face à l’important dispositif policier et ne pas éveiller les soupçons des équipes de sécurité du Président, susceptibles d’inspecter les tunnels sous l’itinéraire prévu pour son passage, Spaggiari met l’équipe au repos et retarde quelque peu la date du casse : ce sera le week-end des 17 et 18 juillet 1976.

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© STF / AFP

L'électricité est installée dans la galerie et de gros chalumeaux et leurs bouteilles d'acétylène, des barres à mine ainsi qu’un vérin sont amenés le long du tunnel de 8m de long. Démarre alors le perçage des 1.80m d’épaisseur du mur de la salle des coffres. Il est 21h30, ce vendredi 16 juillet, quand tombe le dernier morceau de mur menant dans la salle des coffres tombe. Le vérin est installé et renverse rapidement le coffre appuyé sur le mur. 

La salle des coffres de l’agence Société Générale est ouverte !

En deux jours et trois nuits, 371 coffres sont ouverts, les lingots d’or et les devises de la réserve de la banque pillés, ainsi que la caisse qui alimente les distributeurs automatiques. Spaggiari se paye même le luxe d’abandonner son équipe le samedi soir pour dîner dans un restaurant du centre ville avec une amie. Au total, le butin s’élève à 50 millions de francs, soit près de 40 millions d’euros, qui commencent à être remontés à la surface à partir de 2h du matin, le dimanche. Avant de partir, l’équipe prend soin d'effacer toute empreinte, à l’exception d’un message inscrit à la craie sur le mur du coffre par le cerveau du braquage : Ni armes, ni violence et sans haine. 

Ramené par un 4X4 Land Rover dans une villa de l’arrière-pays niçois, le butin est partagé dans la journée par les complices et, le soir du casse, Albert rejoint sa compagne Emilia de Sacco, qui lui offre le gîte.

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© Faites entrer l'accusé / France Télévision

L’enquête démarre de façon classique : c’est le personnel de l’agence qui découvre le pillage en ouvrant la banque après le week‑end et prévient immédiatement la police. Sur place, les enquêteurs constatent d’emblée l’élément le plus étrange : aucun signe d’effraction par la façade, pas de violence, pas de prise d’otages et un grand nombre de coffres forts vidés. La scène de crime est sécurisée, les policiers judiciaires procèdent aux premières constatations et interrogent le personnel pour établir les derniers mouvements et alibis. L’affaire est partie pour s’enliser…

C’est alors les enquêteurs font le lien entre le casse et les informations d'un indic qui avait prévenu qu’une équipe s'apprêtait à faire un gros coup sur la région niçoise. Quelques semaines plus tôt, la gendarmerie a effectivement appréhendé, sur les informations de cet indic, plusieurs individus suspects qui attendaient devant l'entrée d'une villa à Castagniers, mais sans pouvoir les interpeller, faute de preuves. Parmi ces personnages, la police reconnaît Daniel Michelucci et Gérard Vigier, bandits du milieu marseillais, déjà connus des services de police. Ces deux personnages avaient déjà été contrôlés dans Nice, alors qu'ils chargeaient dans leur coffre un grand nombre de masses et de burins, appartenant à la même série que ceux retrouvés dans les égouts.

Une perquisition de la fameuse villa de Castagniers est dès lors ordonnée et y sont retrouvées des armes ainsi que des bottes portant de la terre, qui, une fois analysée, s'avère être la même que celle qui se trouve dans les égouts. Les policiers ont identifié le quartier général des braqueurs. Peu après, la police arrête Francis Pellegrin et Alain Bournat qui tentent de négocier à l’agence Crédit Agricole de Roquefort-les-Pins des lingots numérotés provenant du casse. Ils passent rapidement aux aveux et désignent Albert Spaggiari comme étant le cerveau du braquage. Mais les enquêteurs doutent : l’homme possède certes un casier judiciaire, mais ne semble pas avoir l’envergure nécessaire pour commanditer et diriger une telle opération, à laquelle ont pris part des membres connus du grand banditisme.

A ce moment, Spaggiari est en déplacement professionnel au Japon, où il accompagne en sa qualité de photographe le Maire de Nice Jacques Médecin. Il est cueilli, à sa descente d’avion à l’aéroport de Nice-Côte d’Azur par les policiers et incarcéré à la maison d’arrêt. Les enquêteurs perquisitionnent la bergerie de Bézaudun-les-Alpes, où il vit avec sa femme, et y découvrent grâce à un détecteur de métaux, sous un tas de fumier dans le poulailler, plusieurs armes de guerre et six millions de lires. Spaggiari accepte d’avouer les faits, mais à une condition : que ce soit face à l’un des plus grands policiers français de l’époque : Honoré Gévaudan, directeur adjoint de la police judiciaire. Il lui donne de nombreux détails mais ne livre pas le nom de ses complices non encore identifiés. Il choisit pour assurer sa défense Maître Jacques Peyrat, membre du Front National et futur Maire de Nice. Selon ses dires de l'époque, le casse aurait été destiné à financer une organisation politique secrète d'extrême droite italienne qu'il voulait créer, la Catena et dont le but était de contrer les attaques de l'extrême gauche italienne de l'époque.

 

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Le 10 mars 1977, Albert Spaggiari est présenté au juge d’instruction Richard Bouazis pour un interrogatoire. Il demande d'abord au magistrat de faire sortir du bureau son escorte policière, prétextant des révélations à faire sur des personnalités de la politique locale. Le juge accède à sa demande. Il profite alors d’un moment d’inattention du magistrat et de son avocat, pour sauter par la fenêtre du bureau situé au second étage du palais de justice de Nice et atterrit sur le toit d’une voiture stationnée en contrebas, avant de s’enfuir à moto, aidé par ses anciens amis de l’OAS Robert Desroches et Michel Brusot. Fidèle à son image, il fait parvenir au propriétaire de la Renault 6 abîmée un mandat de 5.000 francs afin de le dédommager des réparations. Le  motard le mène alors jusqu‘au parking souterrain de la place Masséna, où il est transféré fans le coffre d’une voiture, direction une planque située a proximité du port de Nice. Démarre pour Albert Spaggiari une nouvelle vie, devenant le premier bandit médiatique en cavale.

Son procès s’ouvre le 23 octobre 1979. A la suite de son évasion, le verdict est sans appel : le truand est condamné à la prison à perpétuité, sans pourtant n’avoir commis d’autre crime que son braquage. Ses complices Pellegrin, Bournat, Poggi, Michelucci et Vigier, tous issus du milieu marseillais, prennent quant à eux 8 ans. Plusieurs autres membres de l'équipe n'ont jamais été retrouvés.

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De son côté, Spaggiari se grime et, pendant douze années, arpente le monde sous la fausse identité de Romain Clément : Brésil, Argentine, pays pour lequel il se passionne et où il acquiert une grande propriété, Chili, Espagne et Italie, où il est opéré en 1981 pour un cancer du rein. C’est à cette époque qu’il écrit Les Égouts du paradis et se marie religieusement à une admiratrice italienne qui l’aide à se cacher, notamment en France, près de Paris, dans la tour France à Puteaux. Il nargue la police et joue beaucoup avec la presse. En 1983, il donne, depuis une planque à Madrid, une longue  interview filmée où il raconte tous les détails du casse du siècle. Au moment de la publication de son dernière livre, Le Journal d'une truffe, il accorde une entrevie au Figaro Magazine, et une seconde à Bernard Pivot pour son émission Apostrophes.

 

Atteint d’un nouveau cancer, cette fois au poumon, Albert Spaggiari meurt le 9 juin 1989, peu après avoir épousé sa compagne Emilia De Sacco sur son lit de mort. Dernier geste pour son défunt mari, Emilia remonte son corps en France en camping-car sans éveiller les soupçons des douanes et le dépose à Hyères, chez sa mère. Il est enterré quelques jours plus tard à Laragne-Montéglin, dans son village natal. Cette fin énigmatique a contribué à nourrir la légende de Spaggiari : celle d’un aventurier insaisissable, fidèle à son image de hors-la-loi romantique, ayant échappé à la justice jusqu’à son dernier souffle. Sa mort, comme son évasion, reste un épisode à mi-chemin entre la réalité et le mythe. Le butin, quant à lui, n’a jamais été retrouvé…

En wouffer plus...

Le casse du siècle !

De nombreux braquages ont été désignés par la presse ès qualité de "Casse du siècle", ce bien avant l'affaire de bricolo-bandits qui se sont récemment emparés de bijoux au Louvre. Parmi les plus retentissants, figurent l'attaque du train postal Glasgow-Londres en 1963 au Royaume-Uni, le casse de l'hôtel des postes de Strasbourg attritbué au gang des Lyonnais (1971), le vol de bijoux et montres à l'hôtel Carlton de Cannes lors d'une exposition du diamantaire et joaillier Lev Leviev (2013) ou encore le braquage de la poste de Fraumünster à Zurich, en Suisse, en 1997. Aucun, cependant, n'a le panache du coup monté par Spaggiari. 

Le saviez-wouf ?

Le casse organisé par Albert Spaggiari a fait l'objet de deux transpositions cinématographiques. La première est une adaptation de son romain éponyme, Les Egouts du Paradis, réalisé par José Giovanni en 1979 avec Francis Huster dans le rôle titre. La seconde, Sans armes, ni haine, ni violence, est dirigé par Jean-Paul Rouve, qui joue également le rôle du bandit.

Par ailleurs, de nombreux magazines télévisés ont été consacrés à l'affaire de Nice, notamment si vous souhaitez aller plus loin sur le sujet, un épisode de Faites entrer l'accusé, présenté par Christophe HOndelatte (Production 17juin pour France Télévision).

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