Enigme au Casino

Le 12/10/2025 0

Dans Sur une piste !!!

Coucou les amis ! Je dois vous avouer que, question enquêtes et filature, moi, l’inspecteur Robin, d’habitude je préfère courser les délinquants des arbres à chats. Aujourd’hui je vais pourtant vous parler d’une histoire qui sent… le mystère et le drame. C’est l’histoire d’Agnès Le Roux, une héritière niçoise qui a disparu un jour d’octobre 1977, sans jamais reparaître. Entre conflits familiaux, argent, secrets et procès interminables, cette affaire a passionné la France pendant près de 40 ans. Moi, je n’ai pas besoin de flairer pour comprendre que c’est une histoire pleine de rebondissements… et que personne n’a envie de croiser le méchant derrière la porte !

Née le 19 avril 1948 à Neuilly-sur-Seine, Agnès Gloria Le Roux est issue d'une famille de la bourgeoisie niçoise. Son père, Henri Le Roux, est l’heureux propriétaire du prestigieux casino Le Palais de la Méditerranée, à Nice,  établissement emblématique de la Côte d’Azur. Dès son enfance, Agnès grandit dans un environnement privilégié, mais marqué par l’importance de l’argent et du pouvoir familial, qui vont incluencer sa personnalité et ses relations avec sa mère. Sa jeunesse se déroule sur la Riviera, où elle bénéficie de l’éducation que l’on attend d’une héritière : scolarité classique, mais rapidement confrontée aux dynamiques complexes de l’entreprise familiale.

À la mort d’Henri, en 1967, sa mère Renée prend la direction de la Maison. La rivalité implicite avec elle, s’annonce dès ses jeunes années et façonne son caractère indépendant et déterminé. Cette enfance entre privilège, famille influente et rivalités latentes prépare le terrain pour les conflits et les drames qui marqueront sa vie d’adulte. En désaccord avec la gestion de l’établissement par sa mère, Agnès souhaite très tôt récupérer sa part de l'héritage familial.

 

Agnes le roux gamma raphe

©Gamma-Rapho

Maurice agnelet afp

© Sud-Ouest

C’est dans ce contexte que Maurice Agnelet, avocat niçois né le 10 février 1938 à Monaco, entre en scène. Bel homme, alors inscrit au barreau de Nice, il est un militant engagé dans la défense des Droits de l‘Homme. Sa face plus sombre sera révélée par l’affaire : homme à femmes et membre éminent de la loge maçonnique niçoise. Sa rencontre avec Agnès Le Roux remonte au milieu des années 1970, alors qu’il la conseille dans le cadre de son divorce avec Jean-Pierre Hennequet, prononcé en 1976 après 7 ans de mariage. Rapidement, leur relation devient à la fois professionnelle et sentimentale : Agnès lui confie ses affaires, et une liaison amoureuse naît entre eux.

Le 30 juin 1977, le conflit avec sa mère s’envenime. En échange de trois millions de francs (environ 2 millions d'euros), Agnès Le Roux revend ses parts de la société à Jean-Dominique Fratoni, personnage sulfureux entretenant de probables liens avec la Mafia et proche ami du Maire de Nice, Jacques Médecin. En outre, il est le propriétaire de l’hôtel et casino voisin, Le Ruhl. Cette vente place Renée Le Roux en position de minorité lors du conseil d'administration du casino du Palais de la Méditerranée, votant contre le renouvellement de son mandat de PDG.

La transaction faite, l'argent est versé sur un compte bancaire de la SBS (aujourd’hui UBS) à Genève, ouvert au nom d'Agnès Le Roux et de son avocat et amant Maurice Agnelet. À l’automne 1977, Agnès vit une période difficile. Elle est fragilisée psychologiquement par son conflit violent avec sa mère, mais aussi par sa relation complexe avec son amant et avocat. Tous deux décident alors de partir en voyage en Afrique, durant lequel ils passent un long temps au Kenya. Pourtant, à leur retour, leur relation semble s’être encore davantage tendue. Fin octobre, elle séjourne à Nice, mais paraît isolée, mélancolique et instable. Elle a confié une partie importante de sa fortune à Agnelet, ce qui ne manque pas de susciter l’inquiétude de ses proches.

Le 27 octobre 1977, Agnès, alors âgée de 29 ans, est vue pour la dernière fois à Nice, au volant de sa voiture, un Range Rover blanc. Selon plusieurs témoignages, elle aurait été aperçue circulant tantôt dans la région de Cagnes-sur-Mer, tantôt près de la frontière italienne. L’absence prolongée d’Agnès inquiète rapidement son entourage. Sa mère, avec qui elle est pourtant brouillée, alerte les autorités. La disparition est déclarée officiellement, et une enquête est ouverte.  Dans son appartement niçois, est découvert par les enquêteurs un mot rédigé de sa main : "Désolée, je dérape. Ici se termine mon chemin. Tout est bien. Agnès. Je désire que Maurice s'occupe de tout". La police considère en conséquence l'hypothèse du suicide comme la plus plausible, d’autant que la jeune femme a déjà essayé par deux fois d’attenter à sa vie. 

Dans les semaines qui suivent, la presse locale puis nationale s’empare de l’affaire, en raison du nom prestigieux de la famille Le Roux et du parfum de scandale autour du casino. Dès lors, les hypothèses se multiplient : fugue volontaire ? enlèvement ? meurtre ?

Palais le point

© Le Point

L’enquête prend un nouveau tournant en mars 1978, lorsque la famille d'Agnès Le Roux finit par porter plainte après que Maurice Agnelet ait transféré un million de francs suisses du compte en banque de la disparue sur un compte personnel, avec procuration à son autre maîtresse, Françoise Lausseure.

 

Si l’on se pose la question fatidique d’à qui profite le crime, l’avocat niçois figure désormais en pôle position. Rapidement, l’enquête s’oriente vers Maurice Agnelet : il est l’une des dernières personnes connues à avoir été en contact avec la disparue et n’a pas d’alibi solide pour le 27 octobre. De plus, plusieurs témoins décrivent sa relation avec la riche héritière comme conflictuelle et déséquilibrée. Pourtant, faute de corps et de preuve matérielle, l’enquête reste fragile.

Placé en garde à vue pour séquestration arbitraire à l’automne 1978, son domicile et son cabinet sont perquisitionnés par les enquêteurs qui, en fouillant dans les tiroirs de son bureau, tombent sur un document inattendu : la photocopie de l'original du fameux « testament » manuscrit d'Agnès Le Roux, retrouvé à son domicile quelques mois auparavant. Les enquêteurs se rendent alors compte que la version retrouvée chez la jeune femme était incomplète, amputée de sa date de manière à la rendre intemporelle. Agnelet, multiplie alors mensonges et contradictions, mais affirme avoir finalement un alibi pour le jour de la disparition de sa compagne : il séjournait avec sa maîtresse à l'hôtel de la Paix, à Genève, ce que confirme Françoise Lausseure. En 1980, il contracte un mariage blanc au Québec, dans l’objectif d’obtenir la nationalité canadienne, alors qu’en France, faute de corps, de preuves et d’indices, l’enquête piétine.

En 1983, Maurice Agnelet est inculpé pour homicide volontaire et placé en détention. Le procès s’ouvre en 1985, mais faute de preuves matérielles et grâce au témoignage de Françoise Lausseure, il finit par bénéficier d’un non-lieu. En revanche, l’Ordre des avocats ne manque pas de le sanctionner : les motifs invoqués tiennent à la fois à ses problèmes déontologiques, notamment sa gestion des fonds d’Agnès, qu’il avait fait transférer sur des comptes en Suisse à son profit, et au fait qu’il ait été mis en examen dans une affaire criminelle. Il est radié du barreau, ce qui ne l’empêche pas de continuer à intervenir comme conseiller officieux dans certains dossiers privés. Il s’installe au Canada, puis à Panama. En 1986, il est néanmoins condamné par la cour d’appel de Lyon à 30 mois de prison, dont six avec sursis, pour abus de confiance et complicité d’achat de vote dans le cadre des investigations menées sur les 3 millions de francs dont il a bénéficié.

Si le non lieu clôt l’affaire et que les enquêteurs en charge d’en faire la lumière partent progressivement en retraite, Renée Le Roux ne se résout pas à cette fin inexpliquée et reste convaincue de l’implication de Maurice Agnelet dans la disparition de sa fille. Elle décide donc de mener ses propres recherches en engageant un détective privé pour reprendre et compléter le travail officiel.

Son enquête permet de confirmer et consolider les soupçons qui pèsent déjà sur l’ancien avocat. Il met notamment en évidence les transferts d’argent importants d’Agnès vers Agnelet (comptes en Suisse), le rôle trouble joué par Jean-Dominique Fratoni, rival de Renée dans les casinos, qui aurait pu instrumentaliser la relation Agnelet–Agnès et des incohérences dans les déclarations de Maurice Agnelet après la disparition. Le rapport du détective privé sert d’appui à Renée Le Roux pour maintenir la pression sur la justice et relancer l’affaire à plusieurs reprises.

Renee le roux afp

© AFP

La démarche va porter ses fruits, notamment en continuant d’enquêter sur l’ex-maîtresse de l’avocat. Poursuivre les investigations induit de mettre en doute son alibi et aboutit à un coup de théâtre. En juin 1999, cette dernière craque et fait une nouvelle déclaration : elle a menti à la demande de Maurice Agnelet au sujet du week-end passé en Suisse au moment de la disparition. Renée Le Roux porte alors plainte contre Françoise Lausseure pour recel de cadavre. L’affaire est relancée, le dossier rouvert et le principal suspect, toujours exilé au Panama, mis en examen pour homicide volontaire.

Près de trente ans après la disparition mystérieuse d’Agnès Le Roux, un véritable procès s’ouvre enfin. A ce moment, personne n’imagine qu’il va se jouer, tel une pièce de théâtre, en quatre actes.

Acte 1 :

Nous sommes à la Cour d’assises des Alpes-Martimes, à Nice, le 23 novembre 2006. Maurice Agnelet comparaît cette fois non plus pour homicide volontaire mais pour assassinat, le Parquet retenant le caractère prémédité du meurtre. La théorie de l’accusation avance qu’il aurait manipulé Agnès pour obtenir son argent puis l’aurait faite disparaître pour que la mère, Renée, ne récupère pas la fortune de sa fille. La défense insiste quant à elle sur l’absence de corps, de scène de crime, et de preuve matérielle. Le verdict tombe et, conformément au Droit français, qui veut que le doute profite à l’accusé, c’est l’acquittement.

Acte 2 :

Le Parquet général fait appel de la décision et un second procès, très médiatisé, s’ouvre en octobre 2007 devant la cour d’assises d’Aix-en-Provence. Cette fois, le jury retient la culpabilité d’Agnelet et le condamne à 20 ans de réclusion criminelle.

Acte 3 :

Par la voix de ses avocats, Agnelet se pourvoit en cassation, mais voit son recours rejeté. L’affaire remonte jusqu’à la Cour Européenne des Droits de l’homme (CEDH), qui estime, le 29 janvier 2013, que l’ancien avocat n’a pas bénéficié d’un procès équitable : en ne motivant pas de façon claire et intelligible sa décision, la Cour d’assises a  bafoué les droits de la défense. Le parquet général près la Cour de cassation casse finalement le jugement pour vice de procédure et demande la tenue d’un nouveau procès. Maurice Agnelet est libéré, dans l’attente d’une nouvelle comparution, qui sera dépaysée à Rennes en 2014.

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©ELy pour La Provence

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© Associated Press

Acte 4 :

Le nouveau procès s’ouvre donc le 17 mars devant les Assises d’Ille-et-Vilaine, trente-huit ans après les faits, et va se révéler décisif. Le 7 avril, un coup de théâtre va relancer l’affaire : Guillaume Agnelet, fils du principal suspect, témoigne que son père lui aurait avoué, des années auparavant, avoir tué Agnès par arme à feu et avoir probablement enterré son corps en Italie. Un nouveau procès démarre l’année suivante, cette fois devant la Cour d’Assises de Lyon. Le témoignage de Guillaume est enfin l’événement qu’attendait Renée Le Roux et va mener à la perte de Maurice Agnelet, faisant vaciller la stratégie du doute. Une seconde fois, l’ancien avocat est  condamné le 11 avril 2014 à 20 années de réclusion criminelle, se basant sur les seuls faisceaux d’indices que sont le témoignage du fils, le faux alibi de la maitresse et le mot d’adieu d’Agnès Le Roux retrouvé en double dans le cabinet de Maurice Agnelet, supposant un coup monté.

Epilogue :

Une nouvelle fois, le suspect se pourvoit en cassation mais, cette fois, la Cour confirme la condamnation. Agnelet, définitivement reconnu coupable de l’assassinat d’Agnès Le Roux, purgera donc bel et bien sa peine, sans n’avoir jamais avoué le crime. En raison de son âge et de sa santé fragile, il bénéficie toutefois d’une libération anticipée en 2020 pour raisons médicales. Renée Le Roux, décédée en 2016 à l’âge de 94 ans, n’en a rien su, mais aura finalement eu gain de cause, même si le doute sur ce qui est réellement arrivé à sa fille, déclarée officiellement morte par la justice en 2007, n’est pas élucidé. Agnelet meurt à son tour d’une crise cardiaque le 12 janvier 2021 à l’âge de 82 ans en Nouvelle-Calédonie, où il a rejoint son second fils, Thomas, emportant avec lui le mystère de la disparition d’Agnès Le Roux.

En wouffer plus...

Un parallèle avec l'actualité...

Comment ne pas faire le lien entre l'affaire Le Roux et un autre procès médiatique, celui de l’affaire Jubillar. Ce dernier porte sur la disparition en 2020 de Delphine Jubillar, dont le corps n’a jamais été retrouvé ; son mari Cédric est jugé pour meurtre sur la base d’indices indirects. Dans les deux dossiers, la difficulté majeure pour la justice est de juger un meurtre sans corps, en s’appuyant sur un faisceau d’indices, soulevant de vifs débats autour de la présomption d’innocence et de la solidité des preuves.

La question sera encore une fois aussi éternelle qu'insolvable : comment condamner une personne présumée innocente sans aucune preuve matérielle... L'histoire nous le dira ces prochains mois, à moins que, encore une fois, nous ne partions pour des décennies de chroniques criminelles.

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Le saviez-wouf ?

Cette affaire a défrayé la chronique durant de nombreuses années, donnant lieu à nombre d'interprétations.

Parmi elles, citons un épisode de l'émission Faites entrer l'accusé, présentée par Christophe Hondelatte sur France 2, mais aussi : 

- un film, L'Homme qu'on aimait trop, réalisé en 2014 par André Téchiné, avec Adèle Haenel, Guillaume Canet et Catherine Deneuve dans les principaux rôles.

- une mini-série télévisée, Tout pour Agnès, réalisée par Vincent Garenq, avec notamment Michèle Laroque dans le rôle de Renée Le Roux.

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