Le Camp des Milles

Le 13/03/2026 0

Dans Yeux perçants... Oreilles dressées !!!

Aujourd’hui, dans notre rubrique culturelle, je vais vous parler d’un lieu où je n’ai naturellement pas pu entrer, mais dont mes pattes ont foulé la poussière de l’entrée : le Camp des Milles. À première vue, ce n’est qu’une grande usine de briques abandonnée, avec ses murs rouges et ses odeurs de terre et de suie, mais derrière ces murs, il y avait des hommes, des femmes, et des enfants venus de partout, enfermés ici pendant la guerre. J’entend encore leurs voix, parfois calmes, parfois tremblantes, et je sens dans l’air ce mélange d’espoir et de peur que même un chien ne peut ignorer. Aujourd’hui encore, en longeant ces bâtiments silencieux, je me souviens : ce n’est pas seulement un camp, c’est un lieu de mémoire, un endroit où l’humanité a vacillé, et où il faut apprendre à ne jamais l’oublier.

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Située dans le petit village des Milles, attenant à la grouillante Aix-en-Provence, cette usine de fabrication de tuile et de briques est construite en 1892 et appartient à la société Tuilerie des Milles. Grâce à la présence de riches gisements d’argile dans la région, le site devient rapidement un lieu important de production industrielle. Les ouvriers y travaillent dur, extrayant la terre, la moulant, la séchant puis la cuisant dans les grands fours à briques. L’usine fonctionne à plein régime et participe activement à la vie économique locale.

L’ensemble du site s’étend sur plusieurs hectares, comprenant de vastes bâtiments en briques rouges, des séchoirs, une cheminée imposante et des voies ferrées permettant de transporter facilement les matériaux. L’ambiance y est marquée par le bruit des machines, la poussière d’argile et la chaleur des fours. C’est un lieu de travail, d’effort collectif et de savoir-faire artisanal, symbole du développement industriel du sud de la France à la fin du XIXᵉ siècle.

Jusqu’à la fin des années 1930, la Tuilerie des Milles reste en activité, produisant des tuiles et des briques utilisées pour la construction dans toute la région. Elle représente un espace de production ordinaire, sans lien avec la guerre ni la politique. Mais, le 3 septembre 1939, l’invasion de la Pologne par l’Allemagne plonge l’Europe dans la Seconde Guerre mondiale et son cortège d’horreurs. Elle va également changer à tout jamais la fonction de cette tuilerie prospère et vivante, qui va bientôt devenir un lieu d’internement, puis de Mémoire.

 

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Lorsque la guerre éclate, la France entre dans une période de peur et de méfiance. Le gouvernement français, craignant les espions et les ennemis de l’intérieur, décide d’interner les étrangers venant de pays ennemis, comme l’Allemagne ou l’Autriche. Pourtant, beaucoup de ces personnes ont fui le nazisme pour chercher refuge en France : ce sont des artistes, des intellectuels, ou des opposants politiques à Hitler. Aux yeux des autorités, ils restent pourtant des ressortissants de puissances ennemies, donc potentiellement dangereux.

Il faut alors trouver des lieux pour les enfermer. Dans le sud de la France, plusieurs sites sont réquisitionnés : des camps provisoires, des bâtiments militaires, ou encore des usines désaffectées. La tuilerie des Milles, près d’Aix-en-Provence, est choisie pour sa taille, sa solidité et sa situation pratique : elle est assez isolée pour servir de lieu de détention, mais proche d’une gare et d’une ligne de chemin de fer, ce qui facilite les transports. Dès septembre 1939, les premiers internés y arrivent. Il s’agit donc dans un premier temps d’un camp pour étrangers indésirables, ceux que l’État juge suspects en raison de leur nationalité, même s’ils n’ont rien commis de répréhensible. Entre 1939 et 1942, le camp a ainsi connu l'internement de personnes de statuts divers et relevant de 39 nationalités.

Le Camp des Milles n’a cependant pas été conçu pour accueillir des êtres humains, mais pour fabriquer des briques. Lorsqu’il est transformé en camp d’internement, rien n’est prévu pour loger, nourrir ou soigner des centaines de personnes. Les internés vivent dans d’anciens séchoirs à tuiles, de grands bâtiments en brique sans isolation, où le vent, la poussière et l’humidité rendent la vie presque insupportable. En hiver, le froid est glacial ; en été, la chaleur étouffante. Les couchages consistent souvent en de simples paillasses posées à même le sol. L’hygiène est quasi inexistante : pas de douches régulières, très peu d’eau potable, et des latrines rudimentaires à ciel ouvert. Les maladies se propagent facilement, et les soins médicaux sont insuffisants.

La nourriture manque en permanence. Les internés reçoivent des rations très faibles, composées d’un peu de soupe claire, de pain rassis, parfois quelques légumes. Beaucoup souffrent de faim chronique et de malnutrition, surtout les plus âgés ou les enfants. La vie dans le camp est strictement encadrée par les gardes français : appel matin et soir, contrôles fréquents, interdiction de sortir ou de communiquer avec l’extérieur. Certains gardiens font cependant preuve d’un peu d’humanité, mais d’autres se montrent brutaux. L’ennui et l’angoisse dominent les journées, rythmées par l’attente, la peur d’être transféré ailleurs, et l’incertitude sur l’avenir.

Malgré ces conditions terribles, beaucoup d’internés sont des artistes, écrivains, professeurs et intellectuels réfugiés d’Allemagne ou d’Autriche. Parmi eux, on trouve des personnalités comme les peintres Max Ernst et Robert Liebknecht, l’historien et philosophe Golo Mann, l’écrivain Lion Feuchtwanger ou encore les prix Nobel Tadeus Reichstein et Otto Meyerhof. Pour lutter contre le désespoir, ils transforment le camp en un lieu de création et de solidarité, organisent des conférences, des concerts, des pièces de théâtre, des cours de dessin et de langues, et même des expositions avec les moyens du bord. Cette activité culturelle sert de résistance morale : elle permet de garder un peu de dignité, d’humanité et d’espoir. Des dessins, fresques et graffitis réalisés à l’époque ont d’ailleurs été retrouvés sur les murs du camp ; on peut encore les voir aujourd’hui dans le site mémorial.

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Au fil du temps, la fonction du camp évolue. Après la défaite de la France en 1940 et la mise en place du régime de Vichy, le camp des Milles passe sous la responsabilité des autorités françaises qui collaborent avec l’Allemagne nazie. À partir de 1941, on y enferme aussi des Juifs étrangers, puis, à partir de l’été 1942, il devint un centre de transit pour la déportation. En novembre 1942, les troupes allemandes envahissent toute la France, mettant fin à la zone libre du sud du pays.

Lorsqu’ils s’installent à Marseille, les occupants considèrent la ville comme dangereuse : trop cosmopolite, trop populaire et difficile à contrôler. Le quartier du Vieux-Port, avec ses ruelles étroites, abrite de nombreux réfugiés, résistants, Juifs et familles pauvres. C’est dans ce contexte qu’a lieu la plus grande opération de répression menée dans le sud de la France : les rafles de Marseille, qui se déroulent du 22 au 24 janvier 1943. L’opération est organisée conjointement par les nazis et la police française, sous les ordres du général allemand Carl Oberg et du préfet de police de Vichy René Bousquet, appliquant des consignes venant directement d’Heinrich Himmler. C’est la police française qui arrête, contrôle et déporte, en parfaite collaboration avec l’occupant. Pendant plusieurs jours, plus de 12 000 policiers et gendarmes français encerclent les quartiers populaires du centre-ville, notamment le Vieux-Port et le quartier Saint-Jean.

Ils contrôlent les papiers, arrêtent les étrangers, les Juifs, les personnes sans domicile fixe ou sans papiers, et évacuent toute la population du quartier. Environ 20 000 habitants sont expulsés de leur logement, près de 6 000 personnes arrêtées, 1642 sont déportés dont 782 Juifs. Une grande partie d’entre eux transitent alors par le Camp des Milles, avant d’être déportés vers le camp de Drancy, puis envoyés à Auschwitz. Après les arrestations, les autorités décident de raser entièrement le quartier du Vieux-Port : à partir du 1er février 1943, les troupes du génie allemand interviennent ; plus de 1 200 immeubles sont dynamités, dans le but d’“assainir” le centre-ville, qu’ils considèrent comme un foyer de criminalité et de résistance. C’est l’une des destructions urbaines les plus massives opérées en France pendant la guerre.

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Dans le camp, les internés savent désormais qu’ils risquent d’être envoyés vers l’Allemagne. L’atmosphère se charge de peur et de désespoir. Certains tentent de s’évader ou sont cachés par des habitants de la région, mais la plupart n’ont pas cette chance. Au total, plus de 2 000 Juifs, dont des femmes et des enfants, sont déportés depuis Les Milles. Très peu sont revenus.

Le Camp des Milles cesse de fonctionner comme camp d’internement à la fin de 1943, alors que la situation militaire en Europe commence à se retourner contre l’Allemagne nazie. Les déportations massives de Juifs depuis la France ont déjà eu lieu, et le camp perd sa fonction de centre de transit. À cette période, une partie du sud de la France est encore occupée, mais la Résistance se fait de plus en plus active dans la région. Les derniers internés sont transférés ou libérés peu avant la Libération du sud de la France, à l’été 1944, lorsque les troupes alliées débarquent en Provence. Après le départ des Allemands, le site des Milles est utilisé temporairement par les autorités françaises comme centre de détention pour collaborateurs présumés, c’est-à-dire des personnes soupçonnées d’avoir travaillé avec l’occupant nazi ou le régime de Vichy. Le camp change donc encore une fois de visage, mais demeure un lieu d’enfermement.

 

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Dans les années qui suivent la guerre, le camp est progressivement abandonné. La tuilerie ne reprendra jamais ses activités industrielles, et les bâtiments restent à l’abandon pendant plusieurs décennies. Les habitants du village des Milles savent ce qu'il s’y est passé mais, pendant longtemps, le souvenir du camp est peu évoqué. Comme dans beaucoup d’endroits liés à la déportation, la mémoire met du temps à s’imposer : la priorité est la reconstruction du pays et beaucoup préfèrent ne pas reparler de ces événements douloureux.

Cependant, les traces matérielles, murs, graffitis, objets, restent visibles et d’anciens internés commencent à témoigner dans les années 1970–1980. Peu à peu, l’importance historique du lieu est redécouverte. Grâce à la mobilisation d’historiens, d’associations et d’anciens déportés, le Camp des Milles est classé site historique et transformé en Mémorial dans les années 2000. Il ouvre au public en 2012 sous le nom de Site-Mémorial du Camp des Milles.

Aujourd’hui, le Site-Mémorial du Camp des Milles, est le seul grand camp d’internement et de déportation encore intact en France. Installé dans les bâtiments d’origine de l’ancienne tuilerie, il conserve les traces authentiques du passé : les fours à briques, les vastes hangars et les graffitis laissés par les internés. Le Mémorial a pour mission de préserver la mémoire des victimes et de faire comprendre comment un lieu ordinaire a pu devenir un espace de persécution. Il propose un parcours historique retraçant la transformation du site de 1939 à 1943, un parcours mémoriel permettant de ressentir la présence et la souffrance des internés, et un parcours réflexif qui invite à réfléchir sur les mécanismes de la haine, de la propagande et de la soumission aveugle. Ce triple regard en fait un lieu à la fois d’histoire, d’émotion et de réflexion.

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Mais le Mémorial du Camp des Milles est aussi un centre d’éducation et de transmission tourné vers l’avenir. Il accueille chaque année des milliers d’élèves, d’enseignants et de visiteurs venus découvrir l’histoire du camp et réfléchir aux valeurs de tolérance et de respect, qui font terriblement défaut dans notre monde actuel où individualisme et racisme dont bien trop présents. Des ateliers pédagogiques, des expositions temporaires, des conférences et des témoignages y sont organisés pour encourager chacun à comprendre les dangers du racisme, de l’antisémitisme et de l’indifférence. Ainsi, le Camp des Milles n’est pas seulement un lieu de mémoire du passé : il est devenu un symbole vivant qui rappelle à tous la nécessité de rester vigilants face aux injustices et de défendre, en toutes circonstances, la dignité humaine.

En wouffer plus...

Justes...

Des femmes et hommes courageux ont contribué à aider les internés et les déportés, parfois les aident à s'échapper. Certains ont été reconnus Justes parmi les Nations : Père Cyrille Argenti, Edmond et Nelly Bartoloni, Marie-Jeanne et Auguste Boyer, Marius Chalve, Georgette et André Donnier, pasteur Marc Donadille et son épouse Françoise Donadille, pasteur Charles Guillon, Alice Manen et son époux pasteur Henri Manen, R.P Joseph Marie Perrin, abbé Fernand Singerlé, pasteur Gaston Vincent et son fils Michel. Qu'ils servent d'exemples à l'humanité actuelle !!!

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Le saviez-wouf ?

Le site accueille une exposition permanente consacrée aux époux Serge et Beate Klarsfeld. Très documentée, elle présente le travail de mémoire sur les 11 400 enfants juifs déportés de France vers le Auschwitz. À travers des photos, des documents d’archives et des témoignages, elle rappelle le destin de ces enfants et montre comment les Klarsfeld ont consacré leur vie à identifier les victimes, préserver leur mémoire et traquer leurs bourreaux.

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