La catastrophe du Malpasset

Le 13/09/2025 0

Dans Sur une piste !!!

Pour sa première enquête, l’inspecteur Robin nous transporte dans les années 1950. A cette époque déjà, la sécheresse guette et la région de Fréjus a un besoin urgent de disposer d’un important réservoir d’eau pour l’irrigation agricole et l’alimentation en eau potable d’une population en pleine croissance. Mais où l’implanter et quelle forme doit-il prendre ?

Rapidement, l’idée d’un nouveau barrage apparaît comme une évidence ; reste à en trouver l’emplacement. En 1950, le choix se porte sur le site de la vallée du Reyran, rivière au lit étroit et encaissé, entouré de parois rocheuses, parfait pour supporter un barrage en arc de béton, solution en outre moins onéreuse qu’un barrage-poids, plus classique à l’époque. Enfin, la distance de Fréjus reste raisonnable, facilitant la conduite de l’eau par canalisation. Dans une France d’après-guerre, qui cherche à moderniser ses infrastructures hydrauliques, ce type d’ouvrage apparaît comme innovant et efficace.

La maîtrise d’œuvre du projet est gérée par le Syndicat Intercommunal des Eaux de Fréjus et le projet confié à l’ingénieur André Coyne, un des plus grands spécialistes français de barrages-voûtes. Le chantier, dirigé par  l’entreprise de travaux publics Compagnie Française d’Entreprises (CFE), démarre en 1952 par le dégagement de la zone, la construction de routes d’accès et les travaux de fondations, ancrées dans du gneiss, roche réputée saine et imperméable. L’édification du barrage en lui-même, exemple de maîtrise pour l’époque, s’échelonne sur 2 années, pour s’achever en 1954. Le calendrier a été respecté ! Haut de 66 mètres, long de 222 mètres et large de 6.78 mètres à sa base pour 1.5 mètre à sa crête, il peut contenir jusqu’à 50 millions de mètres cubes d’eau. L’élégant barrage se dresse alors fièrement au beau milieu d’un paysage de collines verdoyantes.

Après le temps de séchage nécessaire, le remplissage progressif du barrage démarre cette même année 1954, mais s’avère semé d’embûches. Rapidement, des infiltrations sont observées dans les flancs rocheux. Les ingénieurs pensent que ce sont des phénomènes normaux de suintement. Toutefois, par précaution, il n’est jamais rempli à sa capacité maximale, le plan d’eau restant relativement bas, servant surtout de réserve tampon.

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Nous sommes désormais à l’automne 1959. La Provence connaît des pluies diluviennes, de celles qui sont aujourd’hui qualifiés d’« épisode méditerranéen ». Durant la seconde quinzaine de novembre, 400 à 500mm de pluie tombent, avant que la tempête ne s’accentue encore à l’approche de la fin du mois : 135mm entre le 28 et le 30 novembre, puis 130 sur la seule journée du 1er décembre. La réserve monte à un niveau d’eau jamais atteint depuis sa construction. Elle exerce alors une pression énorme sur les parois rocheuses et les fondations, puis s’infiltre dans des fissures de la rive gauche… Car c’est bien là que se trouve l’origine des suintements initialement repérés. Le gneiss, réputé si sain, dissimule une faille majeure en profondeur, qui va engendrer une abominable tragédie.

Les suintements constatés se muant en véritables sources, se pose rapidement la question de provoquer un lâché d’eau par ouverture de la vanne de vidange afin de réduire la pression hydraulique tant sur la voute du barrage que sur ses ancrages dans les roches environnantes. L’idée est rapidement abandonnée en raison de la présence, 1km en contrebas, du chantier du pont du Reyran, ouvrage d’art partie prenante de la future autoroute A8 alors en construction, qui risquerait d’être durement endommagé.

Pour la suite de la soirée de ce 2 décembre 1959, tout n"est question que de minutes…

  • 18h00 : Alors que l’eau est prête à déborder et alors même que les niveaux d’alerte sont depuis longtemps atteints et dépassés, André Coyne se rend à l’évidence et ordonne finalement au gardien du barrage, André Ferro, d’ouvrir les vannes.

19h30 : le gardien démarre tranquillement sa ronde, comme il le fait depuis des années. Il s’assure de la tenue du barrage depuis sa crête, puis descend, côté vallée, les escaliers qui le mènent au pied de l’édifice, pour se rendre sur la rive opposée.

  • 20h40 : son inspection achevée, André Ferro regagne comme chaque soir son domicile. Dans les villages alentours, tout est calme. Les familles sont détendues devant leur poste de télévision et regardent avec innocence La Piste aux étoiles.

Trop tard… La crue du lac de retenue aggrave la poussée des eaux sur les roches environnantes, qui sont emportées, et, avec elles, le barrage.

  • 21h13 : un grondement sourd retentit dans la vallée. En quelques secondes, ce sont 50 millions de mètres cubes d’eau qui s’y déversent par une vague de 30 mètres de hauteur, dévalant les pentes à une vitesse de 70km/h. La vague charrie tout sur son passage, du béton de la voûte du barrage, aux arbres et constructions, ne laissant aucune chance à quiconque se trouve sur son chemin. Elle se mue peu à peu en une lame de fond aussi boueuse que mortelle.
  • 21h20 : la vague atteint la vallée et détruit la cinquantaine de fermes qui s’y trouvent, ne laissant pas le temps à leurs occupants de se mettre à l’abri.
  • 21h35 : la vague fait encore une douzaine de mètres de haut lorsqu’elle submerge le parc EDF au Nord de Fréjus, plongeant la ville dans le noir. Le centre antique historique, bâti sur un plateau, est épargné par le tsunami qui atteint alors l’amphithéâtre. Il n’a perdu que 2 mètres lorsqu’il se heurte aux talus de la RN7 et de la ligne de chemin de fer, qui font barrage. L’eau poursuit alors sa course effrénée sur la gauche par l’avenue de Verdun, éventrant presque tous les rez-de-chaussée des bâtiments avoisinants. Les talus finissent par céder et les quartiers ouest de Fréjus sont à leur tour inondés, avant que la vague résiduelle ne finisse par se jeter dans la mer au niveau de la base aéronavale, non sans emporter de nombreux appareils. 

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Afin d’apporter une aide rapide aux victimes, le dispositif Orsec est déclenché pour la première fois, mais il n’en reste pas moins que, le 3 décembre 1959 au matin, le réveil est douloureux. Une bande de près d’un kilomètre de large a été proprement rasée de la carte, balayée par l’eau du barrage. Le bilan est apocalyptique, avec 423 morts et des centaines de blessés, ce qui reste encore aujourd’hui la plus grande catastrophe industrielle qu’ait connue la France. Côté matériel, 951 immeubles ont été touchés, dont 155 totalement détruits et 2,5km de voies ferrées ont été balayées. Pour le monde agricole, le désastre est total : 1350 hectares de terres agricoles sont sinistrées, les ¾ ayant totalement disparu, un millier de moutons sont morts et plus de 80 000 hectolitres de vin perdus.

Sur le site du barrage, ne demeure que la base de la partie droite de l'ouvrage, légèrement décollée du gneiss et basculée vers l'aval, ainsi qu’un fragment du massif de blocage de l'extrémité rive gauche, déplacé de près de 2 mètres vers l'aval.

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Alors que la région de Fréjus panse ses plaies, l’enquête démarre et un collège d’experts est nommé par le Tribunal de Draguignan, chargé de déterminer les causes de la catastrophe. Son diagnostic est sans appel : une étude géotechnique tend à affirmer que la cause première de la rupture du barrage de Malpasset réside en l’effet des fuites d’eau sous la partie haute gauche de l’ouvrage. Il précise même que ce point constitue la cause la plus fréquente de ruptures de barrages, connue depuis longtemps.Enfin, sont relevés l’absence totale d’études et de contrôle géotechniques, le manque de rigueur dans le contrôle du remplissage et enfin l’ouverture trop tardive de la vanne de vidange. La responsabilité pénale des constructeurs est alors engagée.

Les avocats des constructeurs font alors désigner un second collège d'experts. Si celui-ci ne peut que confirmer l'effet des fuites d'eau sur l'ouvrage, il récuse le fait que ce danger était connu de longue date. Par ailleurs, il rappelle que l’usage de la géotechnique n’est pas prévu par les règles de l’art de la construction de barrages au moment de la catastrophe. La justice suivra les conclusions de ce second collège d’experts, ne reprochant aucune faute professionnelle aux constructeurs et n’engageant donc en rien leur responsabilité tant civile que pénale. Aucune assurance ne prendra en charge les dégâts, laissant l’intégralité de leur charge financière à l’Etat et au département du Var. L’indemnisation des victimes sera quant à elle laissée à la générosité publique…

A la suite de cette catastrophe, sont créées les unités de Sécurité Civile, devenue à l’échelle nationale la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises. Par ailleurs, est créé par décret le 13 juin 1966 le Comité technique permanent des barrages, organisme constitué de divers spécialistes de la construction de ce type d'ouvrage dont la hauteur dépasse 20 m. A l’occasion du cinquantenaire du drame, un Mémorial a été inauguré pour ne jamais oublier les victimes.

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En wouffer plus...

Reportage de 5 Colonnes à la Une (diffusion : 05 février 1960)

Reportage de Retour vers l'info (réalisé par Pauline Cornillet et diffusé le 02 décembre 2019)

Le saviez-wouf ?

La tragédie du Malpasset est à l'origine d'une disposition unique au monde, encore appliquée de nos jours, bien que très rare : le mariage posthume. A l'origine, se trouve une jeune femme qui portait l'enfant d'un garçon mort dans la catastrophe et auquel elle devait unir sa vie. La fiancée, bouleversée mais déterminée, adresse une demande exceptionnelle au président de la République, le général de Gaulle : pouvoir épouser son compagnon défunt malgré sa mort. Elle souhaitait ainsi légitimer l’enfant à naître et honorer la mémoire de son fiancé. De Gaulle, sensible au drame humain et à la symbolique de l’amour fidèle, accepte. Le Parlement vote alors une loi spéciale (décembre 1959), qui légalise le **mariage posthume** sous conditions : il doit être prouvé qu’un véritable projet de mariage existait avant le décès (publications de bans, consentement formel, etc.), et la demande doit être validée par décret présidentiel.

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